OvO
« (…)
enfin j’arrive au croisement visé j’oblique
dans la rue Emile Zola puis immédiatement dans la ruelle
Richard-Lenoir où convergent d’autres silhouettes
aux looks en lambeaux attirés par la façade métallique
des Instants Chavirés, je rentre, paie et suis noyé
dans le bruit, chaos dans la tête putain, chaos dans la
tête, j’attrape des bières pour me mêler
aux chocs, les rendre liquides, caoutchouteux, m’y fondre,
négocier des interpénétrations, cesser d’être
goutte isolée et faire partie de l’océan à
nouveau, un océan de lave noir et rouge, globuleux, quelques
organismes prennent feu et brûlent vifs sous l’énorme
déflagration-rencontre de la musique et du public, le son
est complètement détruit par les râles, en
cette ouverture spatio-temporelle s’écrase une comète
de noirceur qui enflamme, ravage, corrompt, pire que ça,
la coupe du corps se renverse et coule dans la tête, mes
veines s’emplissent d’une sauvagerie sanguinaire abrutie,
en face de moi un moine et une prêtresse, une chose, non,
plutôt qu’une déflagration, c’est une
éclosion sale, totale, une porte ouverte sur l’innommable,
le retour d’un culte obscur qui inspire vénération,
peur et bassesse, envie de ramper en larve carnivore avec des
dents pointues, l’homme porte une toge brune avec une grande
capuche d’où émergent les aplats d’un
masque, les deux, l’homme et la femme, portent des masques
fabriqués à la main, en carton et en crépon,
qui n’évoquent rien de connu, sinon le carnaval tribal
d’enfants nés dans les égouts et les ordures,
les masques sont incomplets, troués par endroits ils coupent
le visage en deux, en couvrent la partie supérieure et
descendent jusqu’à la bouche, quelques lamelles pendent
sur le bas du visage, ces masques lissent et abolissent le nez
et les yeux, laissant la lèvre inférieure apparaître
quand elle s’abaisse pour hurler, la femme, en guenilles
et bas résilles déchirés, torture une guitare
désaccordée, du moins accordée selon des
lois anciennes, des gammes reptiliennes, c’est une musique
bête et méchante, ils appuient là où
ça fait mal, d’entrée, l’énorme
moine tape sur un large tambour avec deux épais manchons,
de plus en plus fort et de plus en plus vite, grotesque et triomphant
s’avançant vers le public les bras s’agitant
en accéléré comme un jeu vidéo ultraviolent
dont le monstre sort de l’écran, dans une joie de
mort et de destruction, je mets du temps à comprendre que
les grincements gutturaux qui contaminent l’air émergent
de la bouche de la femme convulsée face à un micro,
ce rugissement-cri-borborygme me fait entrer dans le royaume des
morts, du fond de ses entrailles de louve carnassière montent
des sons qui font exploser les semences du monde des morts, son
masque de grande brûlée est environné d’immenses
dreadlocks, montant et descendant jusqu’à ses jambes,
cette masse de dreadlocks est plus épaisse que son corps,
son masque de grande brûlée est environné
de tentacules de pieuvre, cette chose femelle est un croisement
entre une goule et une pieuvre qui chante, quand les morts reviennent
à la vie ils chantent avec cette voix de craie déchirée,
c’est une voix de décès et d’accouchement,
ce n’est pas une voix c’est un relent, l’éclaboussure
sifflante d’un cou décapité, la musique que
l’on obtient des corps et des gorges de victimes sacrifiées
et révulsées, un coup d’œil sur un papier
m’apprend le nom de cette formation : OvO, oui, ovo comme
œuf mais avec deux grands O et un petit v, OvO comme deux
grands yeux vides de chouette ouverts sur la nuit, OvO comme le
bec d’un oiseau qui couve ses œufs avec ses yeux, OvO
comme la vérité, la remontée du passé
dans le présent, je ne parle pas du petit passé,
je parle du GROS PASSÉ, de l’infini passé
oublié qui fut plusieurs éternités sous la
lune, bien au-delà des traditions chamaniques sibériennes
ou amazoniennes les plus archaïques, je parle d’une
période antérieure de l’évolution humaine,
car de la même manière que l’upwelling, ce
phénomène océanographique qui fait remonter
vers la surface les eaux du fond, et avec elles des quantités
importantes de sédiments et de créatures marines,
de la même manière OvO ont trouvé l’essence
de ce qui fut, et en répandent le secret, ils font remonter
des sensations de rites oubliés, ils font apparaître,
naître, des sensations plus qu’oubliées, des
sensations jamais senties dans son corps, ni dans beaucoup de
corps depuis de nombreuses générations, des sensations
ayant existé dans d’autres corps, il y a extrêmement
longtemps, une boîte restée fermée dans les
corps depuis de nombreuses générations, dans les
terres arides que nous sommes les sons créent parfois des
bassins xériques, des remontées d’eau temporaires,
les mangroves sonores sont les écopsystèmes les
plus productifs en biomasse mentale de notre planète, je
danse avec les crabes-oiseaux, les mongoliens, les amnésiques
frénétiques, la musique d’OvO atteint un affreux
summum quand la femelle fait du violon sur ses cheveux, arrache
des stridences à un archet frotté sur l’une
de ses dreads de loque tendue par une main, ses cheveux sont
stridents, l’homme à la bure brandit des baguettes
et frappe avec une fureur homicide tout ce qui lui tombe sous
la main, basse, guitare, fatras de cymbales sacrificielles, il
jette et casse des objets par terre, tape sur les murs, un pilier,
le sol, une sombre et sinistre religion s’étend par
sauts et par bonds à travers l’ossature de la salle
soumise à des fractures rythmiques mal refermées,
analogues à des tibias que l’on brise doucement dans
plusieurs sens, des squelettes désarticulés et tordus
d’indescriptibles manières, les râles antédiluviens
de la femme incitent à la vénération de dieux
cruels, l’on voit ses dessous rouge sale, ce qu’elle
articule ne semble correspondre à aucun son ni langage
humain, c’est une voix de sorcière aux cheveux dressés
en chair de poule écorchée, une invocation verdâtre,
moussue, un chaos si complet qu’il en est hiératique
et ouvre des portes où les jeux vidéos rejoignent
la noirceur sacrée de cérémonies oubliées,
de veriis misteriis cthulhu ph’tagn’ c’est de
la lovecraft-noïz du nécronominoïz, nous, sauvages
dégénérés formant les vestiges épars
des anciennes multitudes, dans la forêt, dans la prairie,
dans la savane, au bord du fleuve, dans le désert, dans
une clairière, sur une plage, nous sommes plongés
dans la somme de la nuit, le nec des ténèbres, on
boit la tasse au fond pour ressortir la tête soudainement
dans des suraigus accumulés si intenses que certains mettent
leurs mains sur leurs oreilles pour se protéger, d’autres
sont au contraire la tête dans les amplis, la voix et l’archet
sur dread se rejoignent en grouillant de larsens, un grouillement
d’aiguilles qui se fichent dans la peau, et une fois au
fond de vous se transforment en vers blancs flasques et affamés,
en lamelles de lamproies cherchant la sortie, capillarités
apicales, puis sombrons à nouveau dans le bain-bruit remontant
d’âges inconnus et de cultes obscurs, nos barbillons
tactiles de morlocks s’hérissent sous les caresses
de la voix momifiée qui emplit tout l’espace, entraînant
avec elle des peuplades troglodytes, laissant derrière
elle un sillage de bave, ce concert antédiluvien est l’appel
aux bêtes, l’appel à la nuit, l’appel
aux chiens, et du grain déchiqueté de ce cri émerge
la guérison, de la texture raclée de ces imprécations,
de la violence de cette voix de sorcière surgit un bienfait,
un soulagement, de la violence surgit la vie, la guerre guérit,
Civa jouit dans la bouche d’Agni, primo CONVULSO
non deficit alter, OvO est bombe hypermnésique,
un œuf préhistorique qui éclate à retardement,
aujourd’hui, il n’y a pas que les bombes et mines
des Guerres Mondiales qui sont enfouies dans le sol, il y a aussi
les œufs des monstres extraterrestres, il y a aussi les œufs
de monstres à venir, à fuir, à éclore,
un passé que nous n’imaginons pas s’invitera
dans notre futur fêlé, et si je suis intéressé,
fasciné, par l’immense, passé, oublié
que le corps entre-sent par moments, c’est parce qu’hors
de tout jugement bien-mal, je sens que ces rites, ces fêtes,
étaient beaucoup plus forts que n’importe quoi que
nous pouvons connaître aujourd’hui, du moins si l’on
ne sort des sentiers battus, la musique qui veut faire appel à
des sentiments soi-disant élevés m’ennuie,
la musique est basse, je consulte l’heure, faut
que j’attrape un train, je m’exfiltre de la salle
pour me retrouver précipitamment dans une nuit vieille,
décrépite, affaissée, indigeste, trouble,
le ciel aux nuances bleu sombre intense a laissé la place
à une pleine lune basse et rousse, orange, orange vif,
(…) »
Mathias
Richard
Extrait du livre Machine dans
tête
[+
Le site d'OvO]